mardi 11 novembre 2008

Myriam l’Anti Joséphine Baker









Ci-dessous Myriam Makeba et Stokey Carmichael leader Black Panthers à Alger 1971





Parmi les mélodies qui me hantent depuis ma plus lointaine enfance, figure un refrain lancinant et tenace qui revient sans prévenir aux moments les plus inattendus. Lorsque le corps occupé à quelque tâche aussi fastidieuse qu’essentielle permet à l’esprit avide de flânerie, de puiser motif à évasion dans ses archives intérieures. Pas une mélodie mais un film, une épopée que dis-je une saga illuminée de soleil, de fraternité et de lutte. Tout ça en un éclair, le temps d’une petite ritournelle sifflotée sans y prendre garde. C’est ainsi, par sa chanson phare Pata, Pata, longtemps après qu’elle l’ait interprétée pour la première fois, que j’ai connu l’incomparable Myriam Makeba.

Et invariablement cela me ramène en un clip décapant à Alger fin des années 60, un de ces moments fondateurs et mythiques comme l’histoire en connaît peu mais un épisode que je connais mieux que si je l’avais réellement vécu. Tout se passe en plein festival panafricain de 1969, immortalisé par le film de William Klein. Un festival politique de musique, de danse et d’arts les plus divers, dédié au continent africain en lutte contre le colonialisme et l’impérialisme. Un festival, qui se voulait pour ce pays arabo négro-berbère selon la terminologie savante, tout autant affirmation identitaire, l’ancrage de l’Algérie dans le continent noir que détermination politique à devenir l’un des épicentres du séisme libérateur à venir, comme l’indique le nom même du magazine gouvernemental, Révolution africaine. Ce festival, un gigantesque événement, faisait suite lui-même tout en se voulant son contrepoint version libération, au Festival mondial des Arts nègres de Dakar organisé 3 ans plus tôt en 1966 par un Léopold Senghor décrié car jugé trop proche des néo colonialistes français en ce temps de Guerre froide réactivée.

Dans la capitale algérienne ce même W.Klein réalisera également un portrait d’Eldridge Cleaver**. En effet, c’est dans cette même ville que le dirigeant des Black Panthers alors en exil et protégé par le président algérien Houari Boumédiene avait trouvé refuge comme des dizaines de ses camarades pourchassés par le FBI et la CIA. Ainsi c’est à Alger que l'autre dirigeant des Black Panthers Stokey Carmichaël rencontrera et épousera Myriam Makeba ( Merci à Alcofribas pour le rectificatif ). Une Myriam Makeba qui elle même ayant fui son pays, l’Afrique du sud, dont elle avait été déchue de la nationalité par le régime raciste de Prétoria, venait de se voir offrir la nationalité algérienne. Tout comme des centaines d’autres révolutionnaires d’Afrique et du monde entier elle trouvait au pays des ex fellaga, un soutien politique et matériel sans faille. C’est le temps où dans les rues, les allées des marchés ou les cinémas d’Alger et d’autres grandes villes du pays se pressait une foule bigarrée faite de déserteurs noirs ayant fui la sale guerre du Viet Nam, de militants anti-apartheid de l’ANC compagnons de Nelson Mandela qui les y avaient précédés avant son arrestation, de combattants lumumbistes du Congo, de révolutionnaires angolais, mozambicains ou de Guinée Bissao en lutte contre le colonialisme portugais, de guérilleros colombiens, vénézuéliens, brésiliens ou Tupamaros d’Uruguay, sans parler des multiples délégations officielles cubaines, chinoises, nord viet namiennes et bien sûr des représentants des guérillas arabes, palestinienne, omanaise, yéménite puis plus tard sahraouie auxquelles viendront même se joindre par la suite des militants indépendantistes de pays du nord comme les basques d’ETA ou les Irlandais de l’IRA. Bref toute une internationale tiers mondiste, dans la droite ligne des vœux de la conférence tricontinentale voulue 3 ans plus tôt à la Havane par Mehdi Ben Barka disparu au moment du festival panafricain et qui réunit alors tout ce que le monde pouvait compter comme militants de fronts, mouvements de libération, organisations révolutionnaires ou représentants de gouvernements progressistes les plus divers, prenait corps dans une capitale, Alger, devenue par la volonté politique de ses dirigeants d’alors « Mecque des révolutionnaires » selon le mot célèbre de Amilcar Cabral, le prestigieux leader révolutionnaire de Guinée Bissao et Cap Vert. Ce dernier ayant été assassiné par les services portugais quelques années seulement après ce festival qu’il illumina de sa présence.

C’est ainsi, je n’y peux rien mais à peine égrenées les notes de Pata, Pata me ramènent instantanément au beau visage éclatant de vie et de foi en la lutte de Myriam la combattante. Un visage qui dessinera éternellement pour moi les contours de l’universalisme, pas celui de pacotille des Philippe Val, Max Gallo et autres BHL mais notre universalisme, coloré, chaud et libérateur, lorsqu’Alger la Blanche, n’ayant plus de blanche que l’éclat de ses murs se voyait soudainement repeinte aux couleurs du monde. Une période enfouie mais fantastique et si riche d’espoirs pour l’Afrique, une époque prompte à resurgir aussi prégnante et indélébile dans mon souvenir que le sont les peintures du Tassili dans le Sahara. Une époque dont, parole de chameau, même le désert à la nostalgie.

Y.Boussoumah

http://www.dailymotion.com/video/x1wy11_miriam-makeba-pata-pata_family


En réponse à Alcofribas qui me demande pourquoi je dévalorise ainsi Joséphine Baker dans le titre de ce blog alors que cette chanteuse d'origine états-unienne avait fuit elle-même le racisme pour se réfugier en France et qu'elle avait été engagée politiquement dans son jeune temps, je réponds ce qui suit. C'est l'image qu'elle a donnée d'elle, elle même ou à son insu, qui l'a dévalorisée et qui me pose problème. Joséphine Baker a finalement été bien récupérée par le monde blanc et sans que cela ne soit dénué de racisme d'ailleurs. La femme noire ou arabe on aime tant qu'elle est désirable. De fait je ne garde d'elle que le souvenir de sa plastique ( notamment cette photo où elle ne porte qu'un pagne fait de bananes) et cette chanson "j'ai deux amours" qui pour moi sonnait faux car me disais-je comment peut-on aimer Paris, ce pays si froid et raciste, ( Cependant avec le recul, je veux bien croire que pour les noirs états-uniens et comparé aux Etats-unis la France était sans conteste un havre de paix, tout est relatif !). Sans doute n'avait-elle pas le choix, il faut bien vivre, mais sans qu'elle l'ait forcément choisie l'image qu'elle donnait du monde noir à travers ses prestations télévisées me paraissait vraiment caricaturale et tellement éloignée des bouquins plein de dignité de Sembène Ousmane ou Camara Laye que je lisais alors. Sans doute aujourd'hui serais je plus indulgent avec elle mais ce titre reflète un ressenti lointain. En tout cas le contraste est tellement saisissant avec une Myriam Makeba qui lorsque sa fille est morte dans les années 80 était si pauvre qu'elle a dû l'enterrer toute seule, sans cérémonie. Cette combattante est restée digne tout le temps et a rejoint le paradis des révolutionnaires après un concert militant en soutien à un scénariste Italien menacé par la Mafia.


Encore merci à Alcofribas pour avoir relevé dans mon texte la confusion entre Eldrige Cleaver et Stokey Carmichael, bien identifiable effectivement sur la photo comme l'indique la légende de celle ci.




1 commentaire:

Alcofribas a dit…

Merci pour ce billet...

Pour moi, plus encore que "Pata Pata", Makeba, c'est "M'Bube". La première fois que je l'ai entendue, j'ai su que j'avais là la version originale d'une chanson enregistrée des années plus tôt, dans les années 50, par les Weavers, alors victimes de la "Chasse aux sorcières", sous le titre de "Wimoeh". Et "Wimoeh" était la version originale d'une chanson inepte, adaptation en français par des yéyés écervelés, sous le titre imbécile de "Le lion est mort ce soir" - alors que dans la vraie chanson, le lion est endormi, et va se réveiller... et ce lion, c'est le Peuple d'Afrique du Sud.

Une remarque et une question.

La remarque est que, comme la photo le suggère d'ailleurs, ce n'est pas Cleaver, mais Carmichael que Makeba avait épousé. cela lui avait valu d'être persona non grata au pays de l'Oncle Sam et de Edgar Hoover.

La question est "pourquoi cette référence à Josephine Baker ?" Je sais bien que Baker s'est laissée instrumentaliser avec son "exotisme", etc. Mais on pourrait dire qu'en son temps, c'était aussi le cas d'Ellington, ce qui ne l'empêche pas d'être le héros d'un Charles Mingus, dont on peut difficilement contester le radicalisme dans la lutte des Noirs. Baker, dans sa première jeunesse, avait fréquenté les milieux de l'extrême-gauche afro-américaine, et s'était embarquée pour la France pour fuir les violences racistes du pays de l'Oncle Sam et de Edgar Hoover. Elle mérite certainement mieux que d'être désignée comme une anti-Makeba.